L'Echolatain.
vendredi 13 février 2026
Facteur dans un autre siècle.
En plus de trente ans, 1967-2000, j'ai vécu l'évolution des PTT puis de La Poste, en étant facteur à Saint-Nicolas-la-Chapelle, avec quelques incursions dans les communes voisines. Une évolution qui a fait passer la maison, du service public à l'entreprise commerciale, tout particulièrement et paradoxalement, depuis le retour de la gauche au pouvoir en 1981. Une évolution qui n'a pas été sans conséquences pour le personnel, d'une part, et les usagers, devenus des clients, d'autre part.
En 1967, jusqu'à 1972, ma tournée, piétonne, couvrait tout Saint-Nicolas à l'exception de Chaucisse et Nanchard, inclus dans d'autres tournées, elles aussi piétonnes. Lorsque j'eus ma première mobylette, hors de temps de neige, je l'utilisai avec l'autorisation de l'administration et ce fut le cas aussi dès 1969 avec ma voiture personnelle. A propos de la mobylette, un été ou deux, j'ai enfreint le règlement en portant en alpages, en principe non desservis, les mandats d'allocations familiales à une famille qui y passait l'été. La première fois, monté par Chaucisse, j'avais choisi de revenir par le col de l'Arpettaz et Héry-sur-Ugine, jamais la route ne m'a parue aussi longue !
A l'automne 1972, deux premières voitures jaunes arrivaient à Flumet. L'une était attribuée à Luc Moras, qui quittait sa tournée piétonne comprenant, Bel Tour, les Glières, le Tandieu sur Flumet et Nanchard sur Saint-Nicolas, pour Notre-Dame-de-Bellecombe. La deuxième me revenait et était accompagnée d'une extension de ma tournée aux Glières et Chaucisse. A l'époque, conduire une 2 CV des PTT exigeait un permis administratif que nous passions à Chambéry et également une formation théorique et pratique qui faisait l'objet d'un stage d'une semaine à Villeurbanne. Au terme de cette session un examen sanctionnait nos acquis. Lorsque vint mon tour de répondre à l'examinateur je fus incapable d'articuler le moindre mot. Je ne pouvais émerger d'une brume invisible, être présent, malgré ma volonté, à ce qui se passait dans cette salle. Je fus conduit chez un médecin qui suspecta une intoxication au gaz carbonique, diagnostic confirmé par la prise de sang. Quant à son origine, les PTT, déclarèrent innocent le moteur qui dans la salle servait à notre apprentissage. Mes dépenses ne furent pas prises en charge au titre d'accident du travail et de son côté la Sécurité Sociale m'opposa un refus de remboursement pour la raison contraire ! Que dire, que faire, rien. Durant quelques temps, je fus suivi par mon médecin traitant, le Dr André Rebattu, qui avança une explication à cette intoxication, ne fumant pas et vivant à la campagne, c'était peut-être l'atmosphère urbaine qui en était la cause. Nous desservions à domicile tous les habitants des secteurs qui nous étaient attribués même s'ils étaient éloignés de la route carrossable,ce qui était courant, par exemple, à Chaucisse, les peu nombreux résidents étaient dispersés aux quatre coins du hameau.
L'hiver, ski ou raquettes étaient fort utiles et souvent c'est le facteur qui faisait la trace, ces habitants étant relativement âgés.
Aujourd'hui, La Poste, mets en avant des services innovants selon elle, payants, c'est ceux que nous rendions gratuitement, apporter des médicaments, des courses. A ce propos, je vous confie une anecdote, toujours à Chaucisse, ce vieux garçon me demandait régulièrement ce genre de service, un jour, c'était la caisse de vin, le lendemain, la provision de tabac et après le papier cigarette et le pain. Je lui ai proposé de grouper ses achats, il n'y tenait pas. Un jour d'hiver, j'ai pris sur moi de tout lui apporter le premier jour, il n'a pas apprécié. J'ai compris qu'avant tout, il recherchait des visites fréquentes ! Toujours à Chaucisse, un hiver le hameau avait été enfermé près d'une semaine et lorsque j'ai pu y remonter, j'avais garni la voiture des provisions qui m'était habituellement demandées, pour tous du pain, bienvenu partout sauf d'une seule personne qui m'a signalé qu'elle avait un stock de biscottes, au cas où.
Aujourd'hui, contre rétribution, La Poste peut prendre soins de nos vieux, c'est gentil, mais là où le facteur n'a plus le droit d'aller ? Pour ma part et toujours à Chaucisse, en plein hiver, devant une porte fermée et sans réponse à mes appels, j'ai alerté la famille de cette personne et les secours l'ont trouvée inconsciente, victime d'un AVC. Elle n'a pas retrouvé sa maison mais a vécu encore plusieurs années en maison de retraite. C'était avant le portable, elle habitait au fond du vallon et le seul téléphone se trouvait tout au sommet !
Aujourd'hui, le trafic est compté à la lettre près, au colis près, chaque opération est gratifiée d'un temps standard et tous ces chiffres sont donnés à l'informatique qui traduit cela en heures et minutes et secondes. Nous savons que le trafic postal baisse et ces jours on nous annonce des solutions pondues en haut lieu, augmentation des tarifs qui feront fuir encore plus les usagers, pardon, les clients. L'autre solution avancée est l'instauration de la distribution tous les deux jours, donc la suppression de la moitié des facteurs. La Poste, malgré son réseau couvrant tout le territoire n'a pas su conquérir le marché des colis qui aurait pu compenser la baisse du courrier.
Ce démantèlement a commencé quand, pour des raisons que tout le monde connaît, les PTT ont été séparés en deux entités, France Télécom, rentable et à l'avenir prometteur, et La Poste, non rentable. Il me semble qu'un seul groupe aurait pu équilibrer son budget, les gains d'une activité comblant largement les pertes de l'autre.
Nous avons connu ce système de comptages des objets distribués, de plus en plus fréquents, certains autogérés mais ils ne devaient pas convaincre en haut lieu et certains matins nous voyions débouler une escouade de vérificateurs , un par poste de tri et qui comptaient eux-même le contenu de nos sacoches, sacs et bac à colis.
Nous avons toujours connu les vérificateurs, qui, après le tri et le classement, nous accompagnaient sur la tournée, montre en main ou pas. Il y en avait de toutes espèces, des braves, souvent anciens facteurs qui avaient passé un concours pour monter les échelons mais aussi de plus en plus souvent des jeunes loups sortis des écoles et qui préparaient leurs brillantes carrières dans la boîte.
J'ai quitté sans regret la profession, à un moment où cette évolution s'est accélérée et je n'oublie pas qu'une de mes collègues, militante syndicale, a mis fin à ces jours, peut-être était-elle fragile, trop éprise de son métier, pour résister à sa déshumanisation et continuer à jouer le jeu de rôle* qu'on voulait lui imposer.
Pour conclure sur une note moins douloureuse, mais significative, une dernière anecdote, quand un de mes collègues a pris sa retraite quelques mois après moi, nous nous sommes mis d'accord pour apporter un matin, gâteau et pétillant à la pause café des postiers. Nous nous sommes retrouvés quasiment seuls, chacun passait bien boire son café, mais en coup de vent. Dire, que durant tout un mois de janvier lointain, nous avions dégusté tous ensemble, chaque jour ouvrable, une galette, les unes apportées par les facteurs, les autres par le receveur et les employées du guichet. C'était vraiment un autre temps, un autre siècle !
Edmond Burnet-Fauchez
* A cette époque des stages à destination des facteurs mettaient l'accent sur la vente de produits financiers et les jeux de rôles faisaient partie de l'arsenal pédagogique. Ma collègue avait laissé un mot : Le jeu de rôles est fini.
Ces lignes sont parues il y a déjà quelques années dans le bulletin de VIvre en Val d'Arly, je pense qu'elles sont toujours d'actualité.







