« SIGMARINGEN »
De
Pierre ASSOULINE
Edition
Roman Gallimard
Quand on évoque la ville allemande
« Sigmaringen » de l’état de Bade-Wurtemberg, la mémoire immédiate
recouvre l’accueil en août 44 du gouvernement de Vichy aux abois, à l’aune de
la chute du 3ème Reich. Collabos de tous poils, intellectuels, écrivains, miliciens,
quelques deux milles civils, accompagnent ou escortent les responsables
politiques pétainistes en fuite à Sigmaringen et précisément au château de la
lignée des princes de Hohenzollern.Ils sont en quarantaine dorée plus qu’en
villégiature touristique d’aout 44 à avril 45 pour – comme l’écrivait Céline –
« un plateau de condamnés à mort ».
Pierre Assouline démarre son roman
par la voix du majordome du Château de Sigmaringen, Julius Stein. Fin
francophile, subtil intellectuel, Julius Stein rend compte de l’accueil et de
la vie de ce cortège de politiciens du Gouvernement de Vichy en fuite à
Sigmaringen, au château. En tête le Maréchal Pétain et Madame, le Président
Laval et Madame, leurs ministres, parfois leurs familles au château parfois en
ville à Sigmaringen, puis la cohorte d’intellectuels collaborationnistes,
opportunistes de la vie Parisienne parmi lesquels… un certain Louis-Ferdinand Céline.
En charge de l’organisation
générale du château, Julius met à disposition ce patrimoine et son savoir-faire
dans l’art de servir ces nouveaux arrivants. Il gère une équipe de serveurs
allemands et français appuyée par Jeanne Wolfermann, intendante du Maréchal
Pétain. Malgré la singularité de la situation, Stein use de la rigueur de son
métier où rien n’apparait, rien ne dépasse, plutôt la satisfaction du devoir
accompli dissimule son intérêt pour les tractations Ubuesques plus que
kafkaïennes de ce gouvernement fantoche. Quel gouvernement du reste ? Un
gouvernement sans légitimité, sans pays, en déliquescence,propre à fantasmer sur
la résurrection du Reich dans l’obscure vision d’Hitler qu’une division
d’invincibles Teutons ou d’une arme secrète viendrait terrasser les alliés et
assurer son retour. Mais rien ne viendra, juste l’heure d’assumer sa
responsabilité.
En attendant, le Majordome nourrit sa
vie extérieure de la petite tragédie de fin de règne à la fois shakespearienne
et satirique, emprunte des rivalités entre ministres, de la haine réciproque
entre Pétain et Laval, de la paranoïa d’aristocrates prête aux moindres
trahisons. Stein témoigne du désespoir et de la démesure de l’absurde. Il peint
un tableau cynique de l’état de délabrement d’une cour de récréation plutôt
qu’un groupe éveillant une Révolte d’où son chef, Pétain, détaché de tout,
entretien sa sénilité.
L’aberrant de la situation, son
burlesque et son irrationnelle, donnent au majordome les raisons d’ouvrir les
yeux sur les conséquences du nazisme en Europe et attisent son regard critique
sur son pays qu’il pensait, en réalité, loin du drame humain que le
nationalisme incita. Considérablement perturbée, sa vie intérieure baignée dans
l’aristocratie des Hohenzollern, va être en proie à la culpabilité de s’être
contraint à un tel régime.
Pierre Assouline mesure avec esprit
et éloquence, les réflexions de Julius Stein qui déplore l’adhésion aveugle à
l’idéologie annihilant toutes formes de pensées, de critiques jusqu’à
l’impensable. Se retrancher sur soi-même incarcère l’évolution de nos
valeurs ; les dépasser parfois au de-là de tout principe, de toute fonction
donne des clés pour comprendre et accepter autrui. Après le désastre de la guerre,
tout reste à faire selon l’auteur dans une réunification longue et compliquée entre
les peuples ; vertigineuse, il en suggère les conséquences :
« Coupables et victimes eux aussi forment désormais un peuple de
rescapés » Yves Toussaint.
Un livre recommandé par l’Echolatain,
« Sigmaringen » de Pierre Assouline.
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