Affichage des articles dont le libellé est Histoire d'en lire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoire d'en lire. Afficher tous les articles

jeudi 21 mai 2015

Histoire d'en lire.Robert Merle.

LA MORT EST MON MÉTIER

De Robert Merle

Éditions Folio.




Rudolf Lang, personnage principal du roman, n’est autre que le triste et trop célèbre SS Rudolf Hoess, commandant du plus important camp d’extermination de masse nazi de 1940 à 1943 « Auschwitz-Birkenau ». En 1945 à Nuremberg, Hoess - Rudolf Lang - raconte de sa prison l’essentiel de sa vie à un psychologue américain.



Un enfant nourri au nationalisme

Lang est élevé à la dure par son père, commerçant allemand baigné dans l’ordre et la morale chrétienne poussée à l’intégrisme. Le petit Lang est noyé dans la gloire de la terre allemande, les racines teutoniques des pères de la nation, sauver la race allemande et la rédemption pour devenir meilleur. Rudolf est un être naturellement besogneux, méticuleux, soigneux à en être maniaque. Les plaisirs lui sont fermés car ils symbolisent l’oisiveté ; et l’oisiveté est rivale de la rigueur, de la morale et patrie des jouisseurs, des profiteurs dont l’ennemi emblématique est le Juif. Très bon élève, Rudolf marche au pas, entretien sa dose de culpabilité à confesse et se prépare à la vie dans le code de l’honneur et l’amour de sa patrie. Il occulte le doute, arbore la maîtrise de soi froide et calculatrice, sans consensus car un bon allemand ne doute pas, ne se retourne jamais, n’a aucune faiblesse ; son seul plaisir est de servir, Dieu d’abord, et sa terre après.



Un schisme s’opère 

Dieu s’éteint de ses croyances et son père n’est plus une référence patriarcale. Sa culture chrétienne, son milieu familial sont reniés. Adolescent, il s’engage dans les «corps francs » et s’embourbe dans la première guerre mondiale. A sa démobilisation, la misère, le chômage et la frustration d’avoir été vaincu, seront ses principaux compagnons mais armé d’une volonté de fer, de son pragmatisme et de son amour pour l’Allemagne, il émerge de l’abîme là où d’autres s’enfoncent. Cadre au parti National-socialiste, Rudolf est très rapidement remarqué par le Reishfuhrer Himmler dont il restera l’admirateur. Il exalte un absolu dévouement, subordonnant ses idées aux principes de ses maîtres. Rudolf adhère très vite à la solution finale dite « Solution au problème Juif ». Le SS est propulsé à la tête du plus grand chantier de camp de concentration jamais imaginé pour déporter les juifs. Criminel contre l’humanité, Rudolf Lang sera l’instigateur aux concepts expéditifs pour produire de l’extermination humaine, comme une industrie fabrique des matières pour développer sa croissance.



La monstruosité s’introduit dans les rouages du quotidien doucement, froidement, avec méthode, aplomb, ingéniosité et discrétion. Rudolf excelle, construit un outil pour tuer en masse avec un procédé combinant investissement, maîtrise des coûts, formation des cadres et des personnels SS pour le management des détenus juifs afin d’obtenir d’eux le maximum de coopération dans le but de les conduire aux chambres à gaz. Comme le patron d’une grande industrie, il prépare chaque étape mais vers la mort, travaille sur la communication non pour informer mais pour désinformer, tromper sa cible qu’il devra détruire sans le moindre heurt afin d’optimiser les coûts de sécurité. Il négocie les achats de toutes les matières servant à la désintégration des détenus à la chaîne, de la rampe à la chambre à gaz jusqu’aux crématoires. Le commandant d’Auschwitz rayonne et optimise le fonctionnement de l’extermination.



Un professionnel Zélé

Il remplace le poison du gaz d’échappement du diesel, rendu trop cher et maîtrise les coûts avec un gaz plus toxique, le « Zyclon B». Il résout les problèmes de surpopulation de cadavres en les brûlant à la chaîne dans quatre crématoires colossaux, accroît la production de l’extermination, passe de 2000 à 5000 puis 10 000 gazés par jours. Il tua deux millions et demi de Juifs dans un dédale de pragmatisme, de méthodologie parfaitement prémédité, comme l’aurait réalisé un chef d’entreprise désireux de satisfaire son goût d’entreprendre et de développer.



l’Obersturmbannführer Lang est guidé par une seule et même idée acquise depuis son enfance, l’esprit de corps, la maîtrise absolue de soi, le dévouement pour la patrie et son dieu « Himmler ». A l’égard des juifs, le SS est dépourvu de toute sensibilité, d’ailleurs lors de son procès en Pologne qui le mène droit au gibet, il s’en explique très clairement au Procureur: « Vous comprenez, je pensais aux juifs en termes d’unités, jamais en termes d’êtres humains. Je me concentrais sur le côté technique de ma tâche ». Il ajoute froidement : « On m’a choisi pour mes talents d’organisateur »,  « Je n’ai pas besoin d’excuses. J’ai obéi ». Yves Toussaint.



Un livre à lire, « La mort est mon métier » de Robert Merle aux éditions Folio recommandé par l’Echolatain.

vendredi 8 mai 2015

Histoire d'en lire. Régis Debray.

"L’Erreur de Calcul"

De Régis Debray

Edition du Cerf.




Tout débuta, un 27 août 2014, par la déclaration d’amour de Manuel Walls faite aux entrepreneurs. Invité à l’université d’été du MEDEF, le premier Ministre avoua sa nette inclinaison pour l'entrepreneuriat d’un « J’aime l’entreprise » éloquent. Une histoire d’amour assez prosélyte qui n’a pas manqué d’interpeller l’écrivain et philosophe Régis Debray signant, ici, un petit livre pamphlétaire. L’auteur met en exergue le besoin historique de galvaniser les peuples et de les rassembler autour de symboles. Le symbole est un objet réunissant nos valeurs dans l’espace commun afin de militer pour une société meilleure. Est-il bordé d’illusions ? Oui, nous dit Régis Debray réaliste, mais demeure un passage obligatoire pour que le commun augure d’un sentiment qui nous dépasse, nous enflamme, fait pour créer une impression vive qui nous entraine à agir ensemble.

La première illusion était religieuse, la seconde, politique, s’approche de la dernière « l’économique ». Chacune de ces illusions disparait au profit d’une autre jusqu’à celle qui conduit à notre quotidien « l’économique » ; là réside un hiatus pour l’auteur qui identifie une « erreur de calcul ». Il n’est pas l’ennemi du commerce, ni du rapport à l’économie quand elle ne devient pas un paradigme. Il situe le virage économique comme une incarnation sociétale à la chute du Mur de Berlin et à celle du régime soviétique. C’est, du reste, peut-être omettre un peu rapidement que le virage libéral fut pris, en France, par la gauche dès le début des années 80, bien avant la chute du Mur. Mais il scelle les diverses gouvernances européennes dans le parti quasi religieux de l’exaltation des marchés et de la concurrence, de la compétition et des délocalisations. Règne de l’argent, principe d’optimisation des dépenses et de maximalisation des résultats graissent les rouages du conservatisme, broient à coup de restructurations d’entreprises et favorisent le chauvinisme local et l’europhobie. Le positionnement de l’acquis culturel et artistique dans une culture au rabais se construit de clichés et de références néo-réactionnaires surtout, quand les éléments de langages ne sont plus que quantités, quotités, rentabilités, ratio et mutualisation de moyens.

Plus loin, l’auteur conduit son lecteur vers les valeurs politiques de notre société où les contraintes de la culture de masse fabriquent les rituels de la communication. Finalement, c’est un lecteur éconduit qui reçoit le coup de massue de la verticalité du système obturant la pluralité des genres, des pensées, des expressions, des avis, dans le conformisme facile qui aurait peur des risques de déviance.

La peur de l’autre, de ses origines, de ses idées horizontales, de son désir d’aménité et d’altérité, harponne la réalité redoutée par Régis Debray. Des opérations qui ratiocinent l’existence où, seule, la multiplication n’est pas convenue mais prime la division dans le concert de soixante millions de branchés sur internet. L’amour de l’entreprise dénude l’harmonie de l’universel qui, renversé sur le lit, abuse du réalisme économique et achève en statistique, en probabilité, pour bonifier l’organisation de notre vie tendant à obtenir un meilleur rendement avec un minimum de dépenses ; et ce, en flattant notre amour de l’engagement. Cette désillusion est un grand retournement - d’où l’erreur de calcul - qui assèche le goût d’organiser la cité et le substitue au marketing électoral, au communautarisme et au jeunisme libéral. Pour l’auteur, la politique consiste à lier la connaissance à la responsabilité, la maîtrise des idées à celles des réalités, le tout dans le prisme du partage et de la solidarité.

Yves Toussaint

Un livre à lire « L’erreur de calcul » de Régis Debray recommandé par l’Echolatain

samedi 25 avril 2015

Histoire d'en lire. Sacha Guitry.

Mémoire d’un Tricheur
Sacha Guitry
Editions Folio



Sacha Guitry signe là un roman étayé par l’ironie, le cynisme, surtout les bons mots et l’insolence. Une fable légère par le style, profonde par le sujet, se conclue dans une moralité dont l’apologie n’est autre qu’un hymne délicieux au monde des tricheurs de toute bonne foi.
Guitry est « Je », au mitan de sa vie. Ce narrateur impétueux raconte son existence de tricheur patenté remarquablement introduite, dès sa jeunesse, par des circonstances peu banales. Un plat de champignons vénéneux servit lors d’un repas familial de douze convives, en laissa onze sur le carreau. Comble de l’ironie, « je » alors enfant, pris la main dans le tiroir-caisse du magasin paternel, fut privé de champignons pour le diner. Épargné grâce au vol de l’argent dans la caisse, cet enfant innocent comprit qu’il était capable de défier le sort. Pas toujours moral ? Oui. Mais qu’apprend-on de la morale si ce n’est qu’elle avantage toujours l’opportuniste, semble nous souffler l’auteur. Provoquer le destin en usurpant son jeu donne de la perspective avec une franche liberté. Du coup, « je » fait fortune comme « Chasseur » dans un restaurant, « Groom » dans un hôtel prestigieux à Paris, se fait aimer des riches, retire de la flagornerie de menus profits, puis d’honnêtes revenus à en perdre sa virginité. La première guerre mondiale éclate, un éclat d’obus handicape ce jeune prodige sauvé in extremis de l’orage de feu par un autre soldat, Nicolas Charbonnier, en août 14. Réformé, il migre à Monaco, s’initie au jeu en trichant honnêtement mais sûrement. Au paroxysme de son art, il est croupier pour être le complice d’autres tricheurs.
L’amour l’atteint, mais d’un amour affairiste; il rencontre sa femme, une vraie joueuse qu’il plume par une triche de main de maître ; cependant séduit, il l’épouse et bâtissent une arnaque au jeu de tout premier ordre. Le coup avorte et les inspecteurs du casino sentent la complicité du croupier. Jeté ignominieusement du casino, il consomme son mariage et fuit. Alors tricheur professionnel itinérant, il amasse une fortune dans les années folles : il triche à Aix-les-bains, découvre que le joueur qu’il essore de ses mises n’est autre que le soldat Charbonnier qui lui sauva la vie pendant la guerre, dix ans plus tôt. Pris de remords, l’amitié lui fait vivre la passion et les vertus du jeu, sans tricher. Il rentre dans l’honnêteté comme on rentre en religion. Devenu sobre mais tacticien du jeu, il fabrique désormais des cartes à jouer pour un grand fabriquant de jeux de cartes. Ironie du sort !
Que nous apprend l’auteur ? Que tricher est bien joué, un antidote contre la malhonnêteté, un gage pour sa qualité de vie. L’auteur triche jusqu’à profiter, en quête d’une bonne fortune, des conséquences des clivages sociaux. La passion du jeu est bien fade si elle ne s’associe pas à l’arnaque qui ajoute à l’aventure, l’audace nécessaire au sel de la vie. Le tricheur rend la justice sur les spéculateurs trop audacieux, les vidant de leur succès. Jusqu’à dénoncer un ami, par lettre anonyme, préparant un attentat contre un souverain en visite à Paris, le tricheur défie le sort. Non, décidément Guitry n’est pas moral - ne l’a jamais été du reste – mais les traits subtils des mots donnent à réfléchir sur les limites et les capacités de la probité. La « Triche » n’en serait qu’un révélateur. Un livre à lire « Mémoire d’un Tricheur » de Sacha Guitry, recommandé par l’Echolatain.
Yves Toussaint

lundi 20 avril 2015

Histoire d'en lire. Franck Pavlov.

MATIN BRUN
Franck PAVLOFF
Editions Cheyne

 L'auteur au cours d'une intervention.

« Matin Brun » est bien plus qu’une nouvelle sur le totalitarisme. Il est un apologue dans la grande tradition des fables dont le style conté, propage avec candeur et fatalisme l’idée qu’un régime fasciste se construit, s’infuse avec les armes du chauvinisme et les clichés du sectarisme. « Frustré », la frustration se partage surtout quand des minorités manifestent leurs différences, leur genre, tout en devenant des cibles faciles de l’autoritarisme. Religions, Politique, principes raciaux, xénophobies, mœurs, tout est prétexte pour attiser la nécessité de diviser, prétendre en conséquence à un régime d’exception afin de rétablir sécurité et normalité supposée.
La montée d’un régime totalitaire, « L’État Brun », ne semble pas alarmer Charlie et son ami coulant des jours en toute quiétude d’un quotidien populaire et populiste. Les lois d’exception prévues ne les effraient pas, au contraire, ils trouvent qu’il est bon qu’un certain ordre replace le monde dans ses réalités. Bientôt, la loi impacte leur quotidien car elle interdit de posséder chiens et chats non bruns pour des raisons sanitaires qu’une théorie scientifique élabore. Affecté, Charlie doit se séparer de son chien, puis le chat de son ami disparait, mais bon an, mal an, les deux amis acceptent et s’adaptent. Les milices quadrillent la ville, empoisonnent à tour de bras tout animal non brun « en moins de deux ». Le cœur serré, la vie reprend ses droits, le quotidien augmente les petites lâchetés du temps et l’on collabore sans atermoiement. Entre temps, les livres de la bibliothèque qui mentionnent les mots chats et chiens sans être précédés de « Brun » sont interdits. Plus loin, le journal local « le Quotidien », alors en faillite, est transformé en un organe de propagande «les Nouvelles Brunes ». Le mot « Brun » est de toutes les conversations, augmentant la suspicion entre les deux amis quand il n’est pas prononcé par omission. Mais tout va bien, tout à chacun respecte la règle de posséder des animaux bruns ; finalement, « la sécurité brune a du bon ».Charlie et son ami jubilent quand un décret impose l’arrestation de ceux qui, jadis ont possédé un animal non brun ainsi que leur famille et leurs amis. Défiance et délation s’organisent, chacun s’inquiète pour lui-même, chacun doute de l’autre. Charlie est arrêté le premier et disparait. Son ami, impuissant attend son heure comme milliers d’autres en regrettant le temps où l’on aurait pu dire non ou résister. Mais, comme le dénonce l’auteur, « il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ? ».
« Matin Brun » exhume de l’histoire les milices en chemises brunes des régimes totalitaires du 20ème Siècle, Nazi et Fasciste. La nouvelle vogue jusqu’au aux rivages de « la Banalité du Mal », théorie d’Hanna Arendt, tandis que l’homme soumis est borné par un chauvinisme de comptoir, influencé par la propagande d’idées toutes faites. Abandonnant réflexion, pensée et conscience, il devient le complice du pire. Editer pour la première fois en 1998, « Matin Brun » atteint son apogée au lendemain d’un certain deuxième tour des élections Présidentielles de 2002. Quelle leçon !
Yves Toussaint
Une nouvelle à lire « Matin Brun » de Franck Pavlov, recommandée par l’Echolatain.

lundi 13 avril 2015

Histoire d'en lire. Patrick Modiano.

« Pour que tu ne te perdes pas dans le Quartier »
Patrick Modiano Prix Nobel de littérature 2014
Editions Gallimard


Jean Daragane fut le locataire d’une maison bourgeoise dans la proche banlieue de Paris, à Saint-Leu-la-Forêt. Mais un temps long comme un siècle le sépare de son enfance des années 50 à 2010.Le temps s’écoule, les faits apparaissent plus comme des éléments confidentiels que des preuves confirmant l’acheminement de son existence. Le mystère épaissit ses incertitudes quand, confronté à ses réminiscences, Daragane est tenu d’assumer un passé qu’il dénia tout au long de sa vie. Ecrivain sexagénaire, solitaire, loin du temps médiatique, il est décalé des problèmes de société dont sa profession se nourrit pour produire des œuvres. Son téléphone ne sonne guère, sa plume chôme délicieusement, lit à s’abandonner « l’Histoire Naturel de Buffon » bercé par l’éloquence et la candeur du style naturaliste des Lumières.
Il reçoit le coup de fil d’un certain Gilles Ottolini qui souhaite lui remettre son carnet d’adresses perdu le mois précédent. Sa mémoire remonte confusément jusqu’au nom d’un homme totalement disparu de son univers, Guy Torstel. Ottolini, à la recherche de cet homme, fait l’effet d’être un maître chanteur, l’écrivain prend la fuite. Néanmoins, les réminiscences s’infusent en lui comme « une Piqûre d’insecte qui vous semble très légère. Du moins c’est ce que vous dites à voix basses pour vous rassurer ». La mémoire le conduit vers l’enfance puis l’adolescence et sa rencontre avec le personnage principal « Annie Astrand ». Un dossier détaillé des faits rédigé à la machine à écrire lui est remis. Mais par la prise de notes anarchique, la rédaction impulsive, sa mise en page chaotique, l’histoire se noie entre les lignes du passé et celles mal ficelées de la vérité. Par dénie, Daragane laisse ce palimpseste et abandonne l’enquête.
Il remet la main sur son premier roman « Noir de l’été », avec des éléments de son premier chapitre qui n’ont pas été édités mais préfigurent comme l’aboutissement à ses recherches: Annie Astrand fut sa mère de substitution. Elle assure son existence, son éducation, dans un milieu interlope où tout n’est que dévoiement. A-t-il été enlevé ? Est-elle une comédienne ou une prostituée qui vit avec son souteneur ? Pourquoi a-t-elle été inquiétée par la police au point de disparaitre ? La mémoire de Daragane ne trouve sa résurgence que dans le manque propagé par le souvenir. Il esquive, de peur de voir surgir le chagrin.
Patrick Modiano prend la main et projette Daragane des dizaines d’années plus tôt, à l’heure ou ses investigations sur sa vie le poussaient à la création de son premier roman. Daragane a environ vingt ans lorsqu’il écrit ce livre comme un appel à témoin « dans l'espoir qu'elle (Annie Astrand) lui fasse signe. Écrire un livre, c'était aussi, pour lui, lancer des appels de phare ou des signaux de morse». Il retrouve un chapelet de témoins, dont un médecin. Clef de voûte des raisons de sa vie, le médecin lui donne les éléments suffisants pour prendre conscience de son abandon enfant par Annie Astrand, une belle nuit, au son d’une voiture qui s’éloigne mesquine.
L’auteur est malin. Son style littéraire nous laisse dans l’embarras. Laconique, suspendu autour des éléments essentiels de l’existence de Jean Daragane, son histoire, ses éléments sociologiques, le style vide totalement son environnement de réalités pour exister afin de structurer l’intrigue et de conduire rationnellement son investigation. Modiano n’en a cure. On ne sait pas pourquoi Jean a été abandonné, encore moins l’existence de cette mère de substitution, ses relations troubles avec les milieux interlopes dont l’auteur subodore l’existence. Patrick Modiano reste à la surface des choses, éphémère, fait mine d’être perdue dans les questions de la vérité entre le dénie de la connaître et celui d’en assumer ses conséquences. En cela, le roman est une superbe réussite.
Yves Toussaint
Un livre à lire, « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » de Patrick Modiano Prix Nobel de Littérature 2014, recommandé par l’Echolatain.

mercredi 1 avril 2015

Histoire d'en lire. Alphonse Boudard.

« L’éducation d’Alphonse »



Alphonse BOUDARD

Edition Grasset







L’après-guerre parisien, lieu de prédilection de l’auteur, met en exergue les retrouvailles de la population française avec les mœurs. 1946/47, l’existence se dégage de sa léthargie, claquemurée par cinq années d’occupation. Les parisiens tentent de se reconstruire une vie. « Alphonse » est l’un d’eux, errant le ventre vide, un bagage culturel maigre et le portefeuille affamé. La libération le laisse dans le besoin, conscient de se reconstruire, de trouver une situation répondant à ses envies de conquérir le monde et de manger à sa faim. Ce héros très discret laisse croître une existence baignée de mystère, entre « turbins » pénibles, petites entourloupes, opportunisme et coups de mains en tous genres dont les entreprises le plongent plus dans des moments « pestouillards » que dans l’opulence.



En proie au vague à l’âme, un petit boulot l’attend « Au Carillon des Siècles», une librairie fréquentée par des clients plutôt baroques mais cultivés. Une rencontre opportune avec le « Professeur » vient décloisonner Alphonse de son apathie populaire, bien décidé à satisfaire sa curiosité culturelle. Tout Alphonse qu’il est, monsieur s’émeut dans sa librairie découvrant les classiques comme les contemporains. De virées en virées, de chopines en chopines, l’enseignement littéraire et politique est assuré, par le Professeur. Cet enseignement, dont l’orthodoxie est peu commune, s’accompagne parfois d’une distribution de « bourres pifs » lorsque que le Professeur exalte son admiration pour Zola et la défense d’Alfred Dreyfus devant l’agressivité de quelques rebus du nationalisme d’avant-guerre.



Alphonse cultive à l’ombre du Professeur ses atouts discursifs, la compréhension et la critique du monde, l’amour de son prochain et surtout de sa prochaine.

Nostalgique, ironique, humoristique, libertin, l’auteur raconte ce voyage initiatique qui précéda la gloire d’un Paris qui s’urbanise.



Le licenciement d’Alphonse de la Librairie, vient contrarier ce rythme de vie doucereux dans l’écueil d’une petite affaire plutôt lucrative de fausse monnaie. Alphonse et ses complices se font « agrafer » par « la maison j’tarquepince ». L’un deux dégraine toute la responsabilité des entourloupes sur le jeune homme qui écope. Les responsables penseurs de toute l’arnaque disparaissent le laissant tomber aux fers pour deux ans. Loin d’être fatidique, ce voyage s’achève dans les relents de vengeances lorsqu’Alphonse Boudard retrouve, trente-cinq ans après, son complice donneur lors d’une émission littéraire pour la radio Suisse Romande. Mais le temps de réaliser, il est bien tard, le donneur est en fuite et Alphonse ravale son amertume pour trouver plus juste d’exulter en hommage au « Professeur ».



Prince de la langue verte et de la tournure argotique des romans noirs, Alphonse Boudard se dépeint à la fois comme « Jacques le Fataliste » de Diderot et Bardamu du « Voyage au Bout de la nuit » de Céline, ouvert aux festins de la vie et victime des traîtrises de l’existence. Yves Toussaint.



Un livre à lire, « L’éducation d’Alphonse » d’Alphonse Boudard, recommandé par l’Echolatain, aux éditions Grasset.










jeudi 26 mars 2015

Histoire d'en lire. Clément Rosset.

« La VIE ET LA MORT »

extrait du livre « Le régime des passions »

De Clément Rosset.




La réalité se dépasse-t-elle tant elle s’aveugle à coup de clichés et de « ce qui est bien connu » ? Le philosophe Hegel écrit « ce qui est bien connu, précisément parce qu’il est bien connu est mal connu. C’est la manière la plus courante de se faire illusion et de faire illusion aux autres que de présupposer que quelque chose est bien connu et de s’en contenter ». Finalement, s’attacher à ce qui est bien connu donnerait une importance un peu trop aisée à la réalité d’un fait, d’une vision et d’en négliger ses dessous. C’est le cas pour L’interprétation des mythes.



Clément Rosset reprend le mythe du pacte avec le diable dans « la vie et la mort », pour lequel celui-ci promet jouissance, opulence et puissance à l’homme, s’il lui concède son statut d’homme laissé en héritage par Dieu aux vivants bienfaisants qui font vœux d’éternel repos au Paradis, quand ils se sont biens conduits.

Là où échoue la morale – pense-t-il- le psychanalyste ne peut ramener l’homme dans le droit chemin qu’à travers la gestion difficile de sacrifices et de frustrations qui lui interdisent les festins du plaisir. Il vaut mieux s’abandonner au diable que de compter sur un Psychanalyste, au moins le diable nous vend un festin, même si la facture est difficile à digérer. On sent l’auteur du chapitre prodigué au condamné, de profiter grandement de la chance de retrouver la prospérité, tout en décrivant le sens du châtiment qui sera à la hauteur de la jouissance espérée par les vœux.



Les damnés se préparent à une lente descente aux enfers, sans rédemption. Les signataires sont bien les seuls à assumer la maléfique ratification où la surenchère infernale des plaisirs précipite vers une fin rapide et lapidaire. Pourtant, l’auteur met dos à dos bien contre mal, bon contre mauvais, pour les concentrer sur « un caractère universel » : le mythe renforce l’idée de responsabilité face au contrat signé et celle du signataire à assumer les conséquences de son choix de vivre ou de ne pas vivre : « vivre en acceptant notre prochaine déchéance, ou de refuser ce sort funeste par la prévention que permet le suicide » ; en définitive, ou je signe le pacte, je jouis, je profite en toute quiétude voir même en toute impunité, mais le sort me guette, la souffrance également sans rémission ; ou je ne signe pas, alors la seule issue pour ne pas tomber dans la décrépitude est l’acte désespéré du suicide.

Cela explique en partie, le refus du vieillissement ou la déchéance du corps sans pour autant prétendre qu’il s’agit d’un acte reniant la responsabilité qui incombe à la vie. Nous sommes tous attendu au tournant en signant un pacte de vie. Notre refus d’en découdre avec la fin tient d’une prise de conscience, que nous ne pourrons plus jamais profiter des festins de la vie quand viendra l’heure de la mort. Dieu et le Diable n’interfèrent en rien, en tant que mythe moral ; ce qui nous gène en réalité, c’est la concession faite de nos plaisirs qui provoque une fin plus ou moins rapide.



Clément Rosset le confirme en signalant que l’enjeu du mythe « n’est pas la puissance contre l’abandon du diable, mais plutôt ce que j’appellerais plus prosaïquement une prime de vie contre une assurance de mort ». Il existe deux contractants « Le premier s’engage à vivre tout en acceptant de mourir. Le second s’engage à laisser vivre, mais seulement pendant le temps qu’il lui plaira ». D’un côté je signe et j’essaie de vivre en m’adaptant aux vicissitudes de la vie mais je ne récuse pas, un jour, la fin que j’espère la plus lointaine possible. De l’autre, je profite sans compter, sans scrupule mais le sort peut avoir raison de moi au gré du hasard du calendrier. Je l’accepte comme tel. On le voit, le diable, la liturgie chrétienne ou de quelconques faits appartenant au pragmatisme n’ont rien à voir avec des choix de vie définis volontairement. Les mythes et les clichés s’écroulent.Yves Toussaint.



Un livre à lire «la vie et la mort » du « Régime des Passions » de Clément Rosset, éditions de Minuit.






dimanche 15 mars 2015

Histoire d'en lire. Le Petiou de Jean-Gaspard Perrier.

Dans le grand nombre de livres autobiographiques  publiés par des Savoyards quelques uns se détachent et ont eu en leur temps un succès mérité. Parmi eux , " Le Petiou " de Jean-Gaspard Perrier. Né, en 1914, dans une famille paysanne de Saint Pierre d'Albigny, la Grande Guerre lui prend son père en 1918 et en 1981 il nous livre le récit de son enfance, jusqu'à la rentrée au collège de la Villette, près de Chambéry. Une enfance ordinaire mais partagée avec beaucoup de bonheur par l'auteur qui est " habité " par sa famille, ses camarades, son village, son hameau, Miolanet et leur paysage. Et lorsque je voyage aux alentours de Saint Pierre d'Albigny, c'est à travers ses pages que je les regarde. Jean-Gaspard Perrier a eu un beau parcours, après ses études, il entre au PLM qui deviendra la SNCF, milite à la CFTC et entre dans la Résistance dès 1940, siège au Comité départemental de la Libération de la Savoie avant de reprendre sa vie professionnelle. Une citation de Georges Bernanos, " Oh! je sais bien ce qu'a de vain ce retour vers le passé. Certes ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant, l'heure venue, c'est lui qui prendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu'à la dernière, et, comme un jeune chef ses vétérans, ralliant les troupes en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père " ouvre son ouvrage, Jean-Gaspard Perrier a rassemblé ses jeunes années pour nous les offrir, acceptons les de grand cœur, ces pages nous font du bien. Edmond Burnet-Fauchez.




Je crois que les éditions courantes* sont épuisées, fréquentez donc les bouquinistes, les, en chair et en os, de préférence ou à défaut,  les virtuels. Si vous avez de la chance n'hésitez pas devant la belle édition illustrée par Bruno Périno et éditée par Yves Cérino, bouquiniste sous les arcades de la rue de Boigne à Chambéry. Pour la petite histoire, aux municipales de 2001, Yves Cérino, était candidat sur la liste de gauche conduite par Louis Besson, et fut élu, et Jean-Gaspard Perrier, candidat en dernière position sur la liste de droite conduite par Xavier Dullin.

* Une édition en deux tomes figure au catalogue de " Large vision ".

dimanche 8 mars 2015

Avis de recherche.

Vous recherchez une Histoire d'en lire, appuyez sur l'un des libellés ci-dessous.

mercredi 4 mars 2015

Histoire d'en lire. Jean-Claude Brisville.

« L’Antichambre »

De Jean-Claude BRISVILLE.

Édition BABEL

  Photographie glanée, Danièle Lebrun (Marie du Deffant) et Jean-Claude Bouillon (Le Président Hénault) 


Boudoirs, appartements privés et antichambres, ont toujours été des lieux où l’histoire s’est élevée. L’intimité est à chaque fois choisie pour donner un sens introspectif à l’histoire. Les faits anodins d’une relation au gré d’un quotidien examiné à la loupe, parviennent à hisser les secrets d’alcôves au rang des grands dénouements de sociétés. L’observation intérieure dissèque idées et principes quand, une fois dépassés, les intrigues conduisent à l’abandon de l’ancien monde pour le nouveau. L’auteur Jean-Claude Brisville est coutumier du fait : après « Le souper » et « L’entretien avec Monsieur Descartes », le classicisme d’une époque se livre une fois de plus à la bataille des anciens contre les modernes dans la pièce « l’Antichambre ».

En 1750, à Paris, à l’aune de la Révolution, Madame du Deffant reçoit quotidiennement les têtes d’affiches de l’époque des « Lumières ». La monarchie de l’Ancien Régime perpétue une vieille tradition, conduite par des femmes de la noblesse tenant de mains de maître de prestigieux salons d’où fréquentent des personnages influents, en mal de notoriété. Ici, Marie du Deffant et son ami le Président Hénault reçoivent les philosophes de leur temps, Voltaire, D'Alembert, Diderot, portés par le souffle d’idées nouvelles. Marie, de retour à Paris, revient de la campagne suivie de sa « bâtarde » de nièce, Julie de Lespinasse, détournée d’une existence monacale et destinée au statut de liseuse sous prétexte de la vue déclinante de sa tante. La confrontation de l’existence austère de Julie aux idées libérales de la société des « Lumières », pousse la jeune femme à détrôner son ainée des rênes du Salon. Pour Marie, être éclairée par les nouvelles idées de son temps est juste une satisfaction intellectuelle, privilège de la classe dirigeante. Pour autant, lorsque la connaissance se veut universelle, elle émancipe et constitue une opposition tenace au conservatisme brutal de la monarchie.

Chez Marie du Deffant, les philosophes libèrent Julie qui prend en main sa destinée et celle du salon. Les échanges, jusque-là précieux et raffinés, entre la vielle garde monarchique et l’ambition d’émancipation de la jeune femme, laissent place aux invectives acérées. Aucun répit n’est permit, les personnages s’affrontent et confrontent leurs idées ; l’une aux valeurs traditionnelles caparaçonnées par le joug de l’ordre naturel du monde, l’autre par la libéralisation des esprits et du corps que constitue l’accès à la connaissance. Marie la savante, souhaite un monde qui conserve et distribue le savoir à la classe dominante ; Julie la libérale, désire un monde libre où l’on enseigne le droit de savoir, de dire et de penser pour tous. Forcenées, aucune rémission n’est possible quand la jalousie de Marie envers sa jeune et pétillante nièce prend le dessus. L’influence de Julie envers les illustres invités du salon gagne du terrain lorsque le Président Henault, seul arbitre de la joute, prend parti pour la jeune femme en la demandant en mariage. La coupe est pleine pour Marie du Deffant qui, déchue de son trône, laissera définitivement sa place ; la Révolution est en marche.

Le texte, littérairement de qualité, est tiré au cordeau, ciselé. Il fait vivre par l’orgueil le besoin d’exister entre un monde étriqué, rétrograde, réactionnaire et un autre libéral, individuel et initiatique qui avait, à l’époque, une qualité majeure : être nouveau, généreux et sans aucune référence à l’expérience qui aurait eu la fâcheuse tendance de restreindre son élan intellectuel.

Une pièce de théâtre à lire, « L’Antichambre » de Jean-Claude Brisville, recommandée par l’Echolatain.

Yves Toussaint

mardi 24 février 2015

Histoire d'en lire. David Foenkinos.

« CHARLOTTE »

David FOENKINOS

Editions « Gallimard »


Prix Renaudot 2014, “Charlotte” retrace la vie perturbée de la peintre expressionniste allemande Charlotte Salomon entre 1933, avènement d’Adolf Hitler au pouvoir et 1943, cœur de la déportation des Juifs d’Europe. Charlotte est prise par une mélancolie héréditaire, quasi généalogique, qui ajoutera à la tragédie de la shoah, un malheur familial : une succession de suicides jusqu’à sa tante Charlotte puis sa mère Franziska; tous, dépressifs, participent à la fragilité de l’ambiance familiale, malvenue au moment où le statut des juifs allemands se transforme, la discrimination se faisant plus pressante. La famille est juive, de ces juifs d’Europe dont être juif ne constitue ni un statut, ni une particularité, ni une pratique religieuse. Atteinte par la discrimination puis la déportation, Charlotte n’admet pas qu’être juive soit un crime. Passionnée d’Art, subjuguée par le dessin, elle excelle dans le style expressionniste jugé déviant par les Nazis. Exilée en Zone libre dans le sud de la France, Charlotte entreprend des portraits autobiographiques d’une grande valeur. Elle les confie à son médecin qui les sauvera de la « Shoah ». Mais l’État Français recense les juifs en Provence, les allemands envahissent l’Italie à la chute de Mussolini en 1943 ; la Zone libre disparait. Lorsque la Milice l’arrête, sa vie bascule, Auschwitz est sa destination. Elle n’en reviendra pas.

Cette histoire forte, tout à fait crédible, s’embourbe pourtant dans la difficulté du style. Les phrases débitent, courtes, effrénées, pas plus de douze ou treize syllabes. Sujets, verbes, compléments, s’enchainent, suffoquent dans le pragmatisme des situations. Ni prose, ni ver, ne structurent le récit et pour accentuer le poids de l’histoire, l’auteur revient à chaque ligne. La verticalité de la page encourage la télégraphie du style. On n’est pas très loin du mail, voir du SMS. Malgré tout, certaines phrases essaient de filer avec la puissance de l’histoire à l’arrière-train mais s’écrase dans le cliché. Pourquoi l’auteur s’est-il entêté à écrire de cette manière ? Par coquetterie ? Inutile, la coquetterie ajoute du pathos. Ni rythme, ni poésie ; ici le rythme se bat avec la vitesse et la poésie est inexistante ; dommage. A quoi riment ces phrases ? L’auteur a une obsession, découvrir l’histoire de Charlotte Salomon, mais il essouffle ; ne dit rien de la peinture de Charlotte, ni de l’influence sur son dessin  de son époque ségrégationniste et criminelle; à peine distingue-t-on les conséquences de sa mélancolie maladive et la succession de suicides familiaux sur son art ; Dommage. Quantités d’influences intellectuelles de son temps tel que Nietzsche, font références à sa construction personnelle sensible et universelle ; Pourtant, on a l’impression que Charlotte est antinazie parce qu’elle est uniquement juive. On ne sent pas son humanisme d’artiste dont la presse parle aujourd’hui. On voit la peur et la persécution subie alors qu’elle pourrait être une résistante. On me rétorquera qu’elle n’en a pas eu le temps puisqu’Auschwitz reste sa dernière demeure. Quand même ! Son humanisme net dans sa culture personnelle et dans ses choix artistiques, aurait pu nourrir une vocation d’opposante au totalitarisme, malgré la fin rédhibitoire. Ce choix n’est pas évoqué mais détourné par l’auteur car sprinter dans son obsession de retrouver Charlotte… qu’il ne retrouvera pas bien sûr mais du coup, perd aussi son lecteur. Un livre qui se veut personnel, un style qui tente la subtilité pour alléger les drames mais le contraire se produit ; dommage.
Yves Toussaint. 

Un livre à lire « Charlotte » de David Foenkinos recommandé par l’Echolatain.















lundi 9 février 2015

Histoire d'en lire. Donatien de Sade.



« LES INFORTUNES DE LA VERTU »

SADE

Edition poche



« Les Infortunes de la Vertu » est un conte philosophique au gré d’épisodes initiatiques et épiques. Juliette et Justine, filles d’un riche commerçant, sont diamétralement contraires autant que l’éclat de leur beauté les oppose. L’une, magnifique et charnelle, sans inhibition ni scrupule est prête à braver la vie par tous les moyens ; l’autre plus jeune, sel d’attique de la subtilité et de l’esthétisme, est soucieuse du respect d’autrui. Cultivée, croyante, sa douceur témoigne d’une aménité et d’un altruisme pour ceux qui l’entoure. Toutes deux sont élevées au grain de la rigueur catholique d’un couvent. Une malheureuse « Banqueroute » oblige le père à abandonner son affaire, femme et enfants pour fuir en Angleterre. La mort de la mère scelle l’avenir incertain des filles.
Livrées à elles-mêmes, Juliette ne tarde pas à tirer profit de la nouvelle situation en devenant libertine, la maîtresse d’un aristocrate puis Mme de Lorsange ; Justine plus réservée, fidèle aux préceptes que lui dictent la Providence, est abusée dans sa probité et dans son corps, livrée en pâture aux libertins, subissant outrages, sévices, humiliations, que le cortège de pratiques sexuelles effrénées vient encourager.
Ses abus sont le prétexte pour certain de ces libertins de la rendre complice de crimes aux prises du glaive de la justice. Lorsque ses bourreaux ne l’entrainent pas dans le meurtre ou le vol, Justine est confrontée à des tentatives de formation intellectuelle efficace à l’individualisme absolu le plus cru pour tirer le bénéfice d’une jouissance résolue, exprimée par le raffinement de supplices, de souffrances entre extase mystique et opportunisme fanatique. Le conte, embrasé par des états de jouissances et de souffrances, perçoit l’extrémisme comme une émancipation, une libre disposition de soi tout en pointant que la conscience doit encadrer ces expériences pour éviter la barbarie et le chaos.
Les antagonistes de Justine proposent d’user des qualités de ceux qui assouvissent leur appétit d’autoritarisme pour mieux les dominer, préempter leurs biens, les réduire à l’esclavage et abuser d’eux en toute bonne conscience puisque droit et morale ne sont plus un gage d’égalité. Contrepouvoir et opportunisme résonne au creux de l’oreille de Justine. Elle s’en libère mais au détour d’une infortune de plus, accusée de crimes puis écrouée, elle échappe à la corde in extremis.
Justine conte sa vie d’infortunes à Juliette de Lorsange qui découvre que la victime n’est autre que sa sœur. Sur ce, les Lorsange la soigne, la réhabilite, quand en plein bonheur retrouvé Justine meurt brutalement foudroyée. Démontée par l’absurde tragédie de l‘existence, Juliette se repent de son passé libertin, quitte Mr de Lorsange pour une vie sobre et vertueuse en plein couvent, ne s’adonnant qu’aux plaisirs de l’esprit dans le doux souvenir de sa sœur martyr. La morale de l’histoire est sadienne, car être heureux réside bien dans la vertu à condition que les souffrances sur terre soient assez fortes pour expier en paix.
Yves Toussaint

mercredi 4 février 2015

Histoire d'en lire. Les frères Rattaire de Philippe Langénieux-Villard.

Dans cette chronique je ne vous propose pas un roman, mais un récit qui a trait à la Grande guerre, vécue dans un petit village de l'Isère, Le Moutaret près d'Allevard. Avec ce qu'il faut de recul mais beaucoup d'empathie pour les malheureux héros de cette histoire, Philippe Langénieux-Villard, qui par ailleurs est un élu de cette région, nous conte d'une plume vive et alerte cette comédie humaine à l'échelle villageoise, villageoise mais pas seulement., tant les caractères et personnages dépeints avec justesse par l'auteur peuvent se retrouver en tous lieux, milieux et époques. Ici, nous revivons la cohabitation, distante et difficile entre un maire, Claude Rosset-Fassioz, socialiste et pacifiste et un instituteur-secrétaire de mairie, Adolphe Rattaire, catholique et patriote, l'inverse étant plus fréquemment rencontré. La survenue de la guerre mettra en sourdine les rivalités, les oppositions, le village perdra quatorze de ses enfants dont les trois fils de l'instituteur alors que pendant ce temps le maire usant de ses appuis aura soustrait son beau-fils à la mobilisation. La paix revenue sur les champs de bataille ne s'installe pas au village et soumis au harcèlement du maire, l'instituteur le quittera pour Saint Vincent de Mercuze où un poste est libre. Quand, comme dans toutes les communes, Le Moutaret, édifiera son Monuments aux Morts, le maire manœuvrera  pour que n'y figurent pas les noms des trois fils Rattaire. Ce n'est que tout récemment, en 2010, que cette injustice sectaire sera réparée.

Edmond Burnet-Fauchez

Les frères Rattaire, l'affaire des oubliés de 1914-1918. 
Philippe Langénieux-Villard aux éditions J'ai lu. 2012.

 La tombe des parents Rattaire, à Aiton,
non loin d'un caveau familial.


mardi 3 février 2015

Histoire d'en lire. Rigodon de Louis-Ferdinand Céline.



« Rigodon »
Louis-Ferdinand Céline
Édition Poche



Ebauchée dans « Nord »», poursuivie dans « Un Château L’Autre »,  « Rigodon » conclut la trilogie du voyage au bout de la guerre entreprise par Céline, sa femme « Lili », le chat « Bébert » et le comédien Le Vigan. L’Allemagne en flamme constitue un théâtre pathétique, rendu fantastique et indicible par la littérature célinienne. Leur fuite est à l’image de la fin de la deuxième guerre mondiale, au cœur du Régime Nazi, en déliquescence, maculé de Chaos, d’amertume qu’un jusqu’au-boutisme consacre au roman le réalisme de la destruction. Ce fléau, la fin du nazisme dans le berceau de son ignominie,  coincé par l’armée alliée à l’ouest et l’Armée Rouge à l’est, consume la Wehrmacht et les autorités allemandes dans leur déroute n’ajoutant qu’au désespoir des exactions au prix de sacrifices humains.

Céline exulte dans son nihilisme récurent au milieu du pilonnage des bombes, la confusion quotidienne des villes ruinées, la dispersion des foules, le désarroi des réfugiés encore abusés par l’autoritarisme des nazis toujours ostentatoire et agressif. Ajoutons au désordre d’un pays en loque, l’idée que les opportunistes se font de tirer le meilleur de ces circonstances tragiques en dépit de la débâcle humaine. 



Le Rigodon est une danse à deux temps, chacun à sa mesure et son espace, sur place sans avancer ni reculer, ni de côté. Il résume à lui seul le rythme hoquetant du couple Céline dont l’écrivain tire le jus le plus ironique et même humoristique. Dans cette arythmie parfois brutale, Rigodon évoque de Rostock à la Baltique, d’Ulm à Hambourg, Flensburg puis Copenhague Danemark, une épopée burlesque mais cauchemardesque : Le voyageur boulet « Le Vigan » les quitte, impromptu, à la gare d’Hambourg pour disparaître de la saga, éberlué, hagard dans la foule compacte de réfugiés.Les Céline occupent des trains bondés de voyageurs triés sur le volet d’une façon arbitraire et urgente, aux conséquences de la petite corruption quotidienne dont chacun s’applique à être le plus assidu sur l’autre. Rocambolesque, Céline embarque en train, débarque, marche, clopine, sur les ballastes, dans les gares hantées par la panique. Avec son brassard improbable de la Croix rouge dont il use quand il faut depuis le départ de sa fuite à Sartrouville, il trouve l’aide d’un officier allemand, d’un conducteur de train contre rémunération, d’une éducatrice d’enfants handicapés atteinte de maladie pulmonaire qui abandonnera ses chérubins. Céline rencontre le criminel Restif qui n’est autre que l’assassin « Filliol », homme de main de « la Cagoule », organisme clandestin français qui servit les intérêts de Vichy et de la Milice. Dans les décombres et les bombes, les protagonistes de l’écrivain semblent des fantômes saugrenues dans la réalité de la guerre et la fin d’un règne. Le style l’emporte, millimétré de formules tirées au cordeau, musicales comme une prose dévergondée lorsqu’il décrit l’horreur d’un charnier ou les flammes flamboyantes des ruines qui croustillent, qui colorent et sacralisent un univers ubuesque. Pamphlétaire populaire et expéditif, l’auteur le demeure sans retenue contre ceux qui le recherchent, contre son éditeur, contre Sartre et bien d’autres qui ont reconnu en lui, le génial créateur du « Voyage au bout de la nuit » et l’antisémite de mauvaise foi qui n’en peut plus de faire du style pour se racheter. Mais Copenhague arrive au bout du roman, le calme plat d’une ville en paix surprend. Fin d’une aventure qui se ponctue pour l’écrivain avec deux ans d’incarcération puis retour en France, son procès, son acquittement que ses pourfendeurs lui feront payés jusqu’à sa mort.

Yves Toussaint

Un livre donc, à lire ou à relire «Rigodon» de Louis-Ferdinand Céline, recommandé par l’Echolatain.

Et pour retrouver les précédentes chroniques, cliquez sur le libellé, Histoire d'en lire.