Mémoire
d’un Tricheur
Sacha
Guitry
Editions
Folio
Sacha
Guitry signe là un roman étayé par l’ironie, le cynisme, surtout
les bons mots et l’insolence. Une fable légère par le style,
profonde par le sujet, se conclue dans une moralité dont l’apologie
n’est autre qu’un hymne délicieux au monde des tricheurs de
toute bonne foi.
Guitry
est « Je », au mitan de sa vie. Ce narrateur impétueux
raconte son existence de tricheur patenté remarquablement introduite,
dès sa jeunesse, par des circonstances peu banales. Un plat de
champignons vénéneux servit lors d’un repas familial de douze
convives, en laissa onze sur le carreau. Comble de l’ironie, « je »
alors enfant, pris la main dans le tiroir-caisse du magasin paternel,
fut privé de champignons pour le diner. Épargné grâce au vol de
l’argent dans la caisse, cet enfant innocent comprit qu’il était
capable de défier le sort.
Pas
toujours moral ? Oui. Mais qu’apprend-on de la morale si ce
n’est qu’elle avantage toujours l’opportuniste, semble nous
souffler l’auteur. Provoquer le destin en usurpant son jeu donne de
la perspective avec une franche liberté. Du coup, « je »
fait fortune comme « Chasseur » dans un restaurant,
« Groom » dans un hôtel prestigieux à Paris, se fait
aimer des riches, retire de la flagornerie de menus profits, puis
d’honnêtes revenus à en perdre sa virginité. La première guerre
mondiale éclate, un éclat d’obus handicape ce jeune prodige sauvé
in extremis de l’orage de feu par un autre soldat, Nicolas
Charbonnier, en août 14. Réformé, il migre à Monaco, s’initie
au jeu en trichant honnêtement mais sûrement. Au paroxysme de son
art, il est croupier pour être le complice d’autres tricheurs.
L’amour
l’atteint, mais d’un amour affairiste; il rencontre sa femme, une
vraie joueuse qu’il plume par une triche de main de maître ;
cependant séduit, il l’épouse et bâtissent une arnaque au jeu de
tout premier ordre. Le coup avorte et les inspecteurs du casino
sentent la complicité du croupier. Jeté ignominieusement du casino,
il consomme son mariage et fuit. Alors tricheur professionnel
itinérant, il amasse une fortune dans les années folles : il
triche à Aix-les-bains, découvre que le joueur qu’il essore de
ses mises n’est autre que le soldat Charbonnier qui lui sauva la
vie pendant la guerre, dix ans plus tôt. Pris de remords, l’amitié
lui fait vivre la passion et les vertus du jeu, sans tricher. Il
rentre dans l’honnêteté comme on rentre en religion. Devenu sobre
mais tacticien du jeu, il fabrique désormais des cartes à jouer
pour un grand fabriquant de jeux de cartes. Ironie du sort !
Que
nous apprend l’auteur ? Que tricher est bien joué, un
antidote contre la malhonnêteté, un gage pour sa qualité de vie.
L’auteur triche jusqu’à profiter, en quête d’une bonne
fortune, des conséquences des clivages sociaux. La passion du jeu
est bien fade si elle ne s’associe pas à l’arnaque qui ajoute à
l’aventure, l’audace nécessaire au sel de la vie. Le tricheur
rend la justice sur les spéculateurs trop audacieux, les vidant de
leur succès.
Jusqu’à
dénoncer un ami, par lettre anonyme, préparant un attentat contre
un souverain en visite à Paris, le tricheur défie le sort.
Non,
décidément Guitry n’est pas moral - ne l’a jamais été du
reste – mais les traits subtils des mots donnent à réfléchir sur
les limites et les capacités de la probité.
La
« Triche » n’en serait qu’un révélateur.
Un
livre à lire « Mémoire d’un Tricheur » de Sacha
Guitry, recommandé par l’Echolatain.
Yves
Toussaint
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