
J'ai poussé du pied la porte qui s'ouvrait sur la salle de classe. Je me suis approché du bureau de la maîtresse, lentement, doucement, comme si un geste brusque ou un bruit eussent risqué de dissoudre le tendre fantôme. Derrière la table grossière, mais adoucie par la patine d'un long servie, sur la chaise de paille, ma mère continuait une leçon commencée il y a cinquante ans. très droite, ses cheveux fauves éclairés d'argent fluide, ses yeux gris éclairés d'or mobile, ses douces lèvres entrouvertes, elle scandait à petits coups de règle silencieux la psalmodie d'une lecture en chœur. Par la fenêtre ouverte un gros bourdon noir et jaune vient d'entrer, et la salle de classe s'emplit de la chanson de ses ailes. Le même bourdon qu'autrefois. Les dix têtes tondues de frais se sont relevées au même moment. Les vingt yeux noirs pétillent de la même malice et, là-haut, sur la table magistrale, la règle a tapé un coup sec. Mais j'ai eu le temps de percevoir un intervalle entre l'irruption du bourdon et le coup de règle. J'ai eu le temps de voir les yeux gris suivre une seconde le vol bruyant de la bête. J'ai vu le tendre regard voleter vers la fenêtre ouverte, vers le jour blond des prés. Et j'ai eu le temps de surprendre, posé sur moi, un regard dont je sais maintenant qu'il était un peu complice. Le bourdon est parti, raide comme une balle, laissant la classe déserte avec ses bans vides et son bureau silencieux où les taches d'encre rouge d'autrefois me disent encore le porte-plume de bois blanc, la longue main à la peau si fragile qu'elle semblait transparente, la frêle épaule et le doux visage penché.
Jean Proal, in, L'or de vivre. Editions de l'Envol, 1996.
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