Les Sauveterres :quand les cloches
étaient censées éloigner les orages
par Jean-Yves Royer
Sonner les cloches pour éloigner les orages, et plus particulièrement la grêle, est une pratique remontant au Moyen Âge. On était persuadé – bien à tort – de l’efficacité de la chose, que l’Église accompagnait parfois, mais condamnait souvent. On n’en douta sérieusement qu’à la fin du XVIIIe siècle, où les pouvoirs publics finissent par l’interdire. Mais les interdictions eurent beau se multiplier au siècle suivant, la croyance peina à disparaître.
La « MARIA SALVA TERRA » de Blégiers
Plusieurs de ces sauveterres (le nom qu’on leur donne le plus souvent, dans diverses langues) ne sont connus que par de brèves mentions, telle cette cloche de 1493 de Notre-Dame de Nazareth à Blégiers, relevée dans le Bulletin de l’Association pour l’Etude et la Sauvegarde du Patrimoine Religieux de la Haute Provence en 1989 : « MARIA SALVA TERRA MCCCCLXXXXIII ». « L’inscription est en caractères gothiques. La cloche est ornée de deux images au-dessous du bandeau épigraphique. L’une représente une Vierge à l’Enfant et l’autre, le Christ en croix entre la Vierge et Saint-Jean. L’expression salva terra (bas-latin) donnera plus tard le motsauveterre. »
La « MARIA SAUVATERRA » de Lurs
Le mêmeBulletinnous apprend l’existence de cette cloche dans son numéro 21 (1998).Refonte en en 1894 d’une cloche déjà refondue en 1705, « Elle donnait le si, pesait 419 kg et portait comme inscription sur une seule ligne : Deum laudo populum convoco tempestatem repello mortuos ploro. Je loue Dieu, j’appelle le peuple, je repousse l’orage, je pleure les morts. C’était la Maria-Sauvaterra. (…) Les trois cloches furent descendues de leur clocher à la Révolution. L’une, la plus grosse, la Maria Sauvaterra, fut enterrée dans le cimetière et échappa ainsi au massacre. Les deux autres servirent à fondre les canons des guerres de la Révolution. »
On aura noté que c’est la seule des trois cloches qu’on avait alors voulu préserver. Il en fut de même à Forcalquier.
La « MARIA SAUVATERRA » de Forcalquier
Elle a fait l’objet en 1878 d’une étude d’Eugène Plauchud : Maria Sauvaterra. Notice sur le bourdon de Forcalquier. Il commence son histoire à une refonte en 1609 par Jean Saurin, un fondeur local, mais sa fonction est attestée depuis longtemps. Ainsi le 16 août 1492, Amielhlo servent (le valet de ville) reçoit 1 gros (monnaie du temps) per las campanas que sonet per lo temps tota una nuech (pour les cloches qu’il sonna toute une nuit à cause du temps), tandis que mestre Frances Jacob touche le double pour faire de même à Saint-Mari, toute cette nuit-là également. Par la suite la cloche la plus grosse (refondue l’année d’avant) hérita seule du travail, et prit alors son nom de salvatrice du terroir.
Mais « Le 6 octobre 1793, le conseil municipal de Forcalquier offrit les cloches de la ville à la patrie en danger. » Une compagnie de soldats descendit les quatre cloches de la tour devant le portail de la cathédrale et entreprit, non sans mal, de les briser.
« Une scène d’une tout autre nature se passait en même temps dans une maison des Amourières (l’ancien nom du boulevard Latourette), où une femme, que son embonpoint avait fait surnommer la grosse Bonnefoy, tenait auberge. Le commandant du détachement était descendu chez elle. Cette bonne femme, aussi profondément chrétienne que républicaine avérée, était navrée à la pensée que son clocher allait devenir muet. Rêvant au moyen de conserver le bourdon, elle apporte un excellent dîner à son hôte ; vers la fin du repas, le voyant de bonne humeur, elle vient lier conversation avec lui, et tout en causant et en riant lui insinue avec adresse que c’est bien malheureux pour le pays de perdre toutes ses cloches; que si par malheur un incendie venait à éclater, on ne pourrait sonner le tocsin ; que si un jour ces affreux royalistes voulaient tenter un coup de main, on ne pourrait appeler les patriotes à la défense de la république. Elle fit tant et si bien, elle plaida la cause de son bourdon avec tant d’âme et tant d’éloquence, que le commandant, gagné et convaincu, fit donner l’ordre d’arrêter les marteaux. Maria Sauvaterra était sauvée. »
Celle-ci ne reprit toutefois sa place que dix ans plus tard. Au siècle suivant, fêlée, elle dut être refondue une fois de plus en 1939 par Paccard, et baptisée à nouveau. Mais d’autres orages s’annonçaient, contre lesquels Maria Sauvaterra ne put rien.
Le « SAUVE-TERRE » de Peyruis
Il y eut au siècle dernier à Peyruis une pratique dont je ne connais pas d’autre exemple. Quand l’orage menaçait, deux enfants parcouraient les rues en portant, accroché à une barre de bois, un timbre métallique percé sur lequel un autre tapait à coups de marteau. Le son devait être de nature à faire fuir les habitants, à défaut d’inquiéter les orages. Néanmoins, sur leur chemin, on les remerciait en leur offrant des œufs – présent rituel dans de nombreuses circonstances.
La scène fut immortalisée sur une carte postale, où nous voyons deux garçonnets portant cet ustensile, tandis qu’un troisième tient un marteau d’une main, et de l’autre un panier dans lequel une femme, munie d’un parapluie, lui tend un œuf ; les trois enfants ont la tête couverte, par-dessus leur béret, d’un sac de jute leur descendant jusqu’aux genoux. Le tout est légendé par un quatrain d’Henri Bérard, une célèbre figure locale, allumeur de réverbères et crieur public de son état, mais aussi poète provençal. Intitulé « Lou Sauvo-Terro, ou la campano miraclante de Peiruis » (Le Sauve-Terre, ou la cloche miraculeuse de Peyruis), la « cloche » s’y exprime ainsi : « Quand lou niou enrabia davalo de Tourdau / Quand l’uiau e lou tron rajon sus lou vilagi / Pichoun, sourteme lèou, fes branda mon matau / Subran n’en veirès plus la grèlo dins l’oùragi. » (Quand le nuage enragé descend de Tourdeau, Quand l’éclair et le tonnerre tombent sur le village, Enfants, sortez-moi vite, faites branler mon battant, Et aussitôt vous ne verrez plus de grêle dans l’orage.)


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