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lundi 2 novembre 2020

Jour des défunts.


 https://stnicolaslachapelle.blogspot.com/2014/11/montage-photo-kizoa-paul-eluard.html

 

Ceux qui nous ont quittés à Saint-Nicolas-la-Chapelle:

 

René Burnet-Merlin,

 Giberte Dumax_Jond-Nécand, 

Prima Rimbod_Mikulski,

Adrien Socquet-Juglard,

Frédéric Dumax-Baudron,

Monique Bouchex-Bellomié_Marin-Cudraz,

Catherine Garcier_Pagès,

Lucienne Ouvrier-Bonnaz_Reydet,

Camille Bibollet,

René Reydet, 

Christian Contamin.


 

https://stnicolaslachapelle.blogspot.com/search?q=Mario+Rigoni+Stern

samedi 2 novembre 2019

Jour des défunts.

Un beau texte de Mario Rigoni Stern que je vous invite à découvrir ou à relire.

« Quand on accompagna ma mère au cimetière, c’était aussi un jour de printemps éclatant : les prés étaient verts et pleins de fleurs ; très haut dans le ciel, les alouettes chantaient, et quatre gardes-chasse en uniforme portaient le cercueil. Sur sa tombe, tant que je le peux, je fais pousser des roses, des fleurs de pourpier ou des violettes : les fleurs qu’elle aimait. De tous ses enfants, j’avais été celui qui lui avait donné le plus de souci car j’avais été le plus exposé aux dangers de la guerre et de la montagne.
Se promener dans le cimetière un jour de printemps n’est pas pénible ; cela procure une douce mélancolie et permet de retrouver des souvenirs. Non pas des mauvais souvenirs, déplaisants, ou du ressentiment, de la rancœur pour des torts que l’on a éventuellement subis, mais des noms et des silhouettes de parents, d’amis, de personnes du même âge, de connaissances, de gens du pays. Des histoires, même éloignées dans le temps, que l’on a entendu raconter ou lues, remontent à la mémoire. Chaque fois, je me répète que je connais mieux les personnes qui sont là que celles qui vivent actuellement dans le bourg.
Au printemps, cela fait même du bien de passer des heures à marcher lentement dans notre cimetière, même si nos ancêtres reposent sous le pavement de la place devant l’église, et nos aïeux, derrière l’abside, sur la colline, désormais Parc du Souvenir. Nos trépassés, je les connaissais seulement grâce aux souvenirs transmis par ceux qui les avaient gardés. Mais à qui cela importe-t-il maintenant ? À un vieil homme comme moi, qui va perdre la mémoire ?
Je salue la maîtresse d’école Elisa : elle m’a appris à lire et à écrire ; je salue l’abbé Giovanni qui m’enseignait la grammaire et le calcul, puis mon bisaïeul, avocat, grand patriote pendant la Révolution de 1848, et, bien sûr, mon grand-père Toni de haute stature, et ma grand-mère Neni : avant de mourir, elle me sourit et me dit “ciao”. Je salue mon oncle médecin : il aimait plaisanter avec moi et, dans mon enfance, il me guérit de l’habitude de boire du vin, que les domestiques m’avaient donnée en cachette, puis l’abbé Antonio, l’oncle de mon grand-père, qui donnait aux pauvres tous les revenus de sa riche paroisse et mourut sur la paille.
Je salue aussi, évidemment, mon père et ma mère, l’un près de l’autre, et mes frères qui m’ont précédé. Et les amis. Qu’ils sont nombreux ! Camarades de classe et de jeux, petites filles avec qui j’allais à la chasse aux papillons ! Et le garde-champêtre qui nous faisait déguerpir quand nous devenions trop envahissants dans la rue. Champions de ski et hommes de chez nous, partis dans la montagne récupérer du matériel de guerre, et tués par les obus qu’ils voulaient revendre. Bûcherons, paysans, maçons, sculpteurs, commerçants, artisans, et tant d’autres, rangée après rangée, carré après carré : tous gens de notre pays que j’avais connus dans leur vieillesse quand j’étais enfant ; nés autrichiens sous le règne de François-Joseph, mais morts italiens sous Victor-Emmanuel III. Comme dans l’Anthologie de Spoon River. Ceux que je ne connais pas ont des noms qui ne sont pas de notre région : ils sont venus ici avec les guerres ou après, pour des raisons que j’ignore.
Les merles font leurs nids sur les arbres autour du cimetière et, en cette saison, arrivent toujours aussi les coucous. J’ai envie de dire : ils annoncent le printemps également aux défunts, mais on sait bien que ce n’est pas possible : les défunts n’ont pas de contact avec notre monde. Mais j’aime penser qu’il en est ainsi : que le printemps soit aussi pour vous ! Que vos tombes se couvrent de fleurs ! »
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Traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini.

jeudi 2 novembre 2017

Jours des défunts **

Un beau texte de Mario Rigoni Stern que je vous invite à découvrir ou à relire.


« Quand on accompagna ma mère au cimetière, c’était aussi un jour de printemps éclatant : les prés étaient verts et pleins de fleurs ; très haut dans le ciel, les alouettes chantaient, et quatre gardes-chasse en uniforme portaient le cercueil. Sur sa tombe, tant que je le peux, je fais pousser des roses, des fleurs de pourpier ou des violettes : les fleurs qu’elle aimait. De tous ses enfants, j’avais été celui qui lui avait donné le plus de souci car j’avais été le plus exposé aux dangers de la guerre et de la montagne.
Se promener dans le cimetière un jour de printemps n’est pas pénible ; cela procure une douce mélancolie et permet de retrouver des souvenirs. Non pas des mauvais souvenirs, déplaisants, ou du ressentiment, de la rancœur pour des torts que l’on a éventuellement subis, mais des noms et des silhouettes de parents, d’amis, de personnes du même âge, de connaissances, de gens du pays. Des histoires, même éloignées dans le temps, que l’on a entendu raconter ou lues, remontent à la mémoire. Chaque fois, je me répète que je connais mieux les personnes qui sont là que celles qui vivent actuellement dans le bourg.
Au printemps, cela fait même du bien de passer des heures à marcher lentement dans notre cimetière, même si nos ancêtres reposent sous le pavement de la place devant l’église, et nos aïeux, derrière l’abside, sur la colline, désormais Parc du Souvenir. Nos trépassés, je les connaissais seulement grâce aux souvenirs transmis par ceux qui les avaient gardés. Mais à qui cela importe-t-il maintenant ? À un vieil homme comme moi, qui va perdre la mémoire ?
Je salue la maîtresse d’école Elisa : elle m’a appris à lire et à écrire ; je salue l’abbé Giovanni qui m’enseignait la grammaire et le calcul, puis mon bisaïeul, avocat, grand patriote pendant la Révolution de 1848, et, bien sûr, mon grand-père Toni de haute stature, et ma grand-mère Neni : avant de mourir, elle me sourit et me dit “ciao”. Je salue mon oncle médecin : il aimait plaisanter avec moi et, dans mon enfance, il me guérit de l’habitude de boire du vin, que les domestiques m’avaient donnée en cachette, puis l’abbé Antonio, l’oncle de mon grand-père, qui donnait aux pauvres tous les revenus de sa riche paroisse et mourut sur la paille.
Je salue aussi, évidemment, mon père et ma mère, l’un près de l’autre, et mes frères qui m’ont précédé. Et les amis. Qu’ils sont nombreux ! Camarades de classe et de jeux, petites filles avec qui j’allais à la chasse aux papillons ! Et le garde-champêtre qui nous faisait déguerpir quand nous devenions trop envahissants dans la rue. Champions de ski et hommes de chez nous, partis dans la montagne récupérer du matériel de guerre, et tués par les obus qu’ils voulaient revendre. Bûcherons, paysans, maçons, sculpteurs, commerçants, artisans, et tant d’autres, rangée après rangée, carré après carré : tous gens de notre pays que j’avais connus dans leur vieillesse quand j’étais enfant ; nés autrichiens sous le règne de François-Joseph, mais morts italiens sous Victor-Emmanuel III. Comme dans l’Anthologie de Spoon River. Ceux que je ne connais pas ont des noms qui ne sont pas de notre région : ils sont venus ici avec les guerres ou après, pour des raisons que j’ignore.
Les merles font leurs nids sur les arbres autour du cimetière et, en cette saison, arrivent toujours aussi les coucous. J’ai envie de dire : ils annoncent le printemps également aux défunts, mais on sait bien que ce n’est pas possible : les défunts n’ont pas de contact avec notre monde. Mais j’aime penser qu’il en est ainsi : que le printemps soit aussi pour vous ! Que vos tombes se couvrent de fleurs ! »
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Traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini.

mercredi 2 novembre 2016

dimanche 1 novembre 2015

Novembre.


 La Dame du lac, œuvre de Livio Bénédetti.
Au cours de ces deux premières journées de novembre nous nous souvenons plus particulièrement de nos morts, de nos proches mais aussi de ceux que nous avons connus à travers leurs œuvres. Ce matin, j'ai fait halte à Myans et y ai recherché la tombe de Livio Bénédetti, 1946-2013, sculpteur que j'ai découvert en avril 2013 lors d'une exposition rétrospective organisée par la Fondation Pierre Dumas dans les parc et château des ducs de Savoie à Chambéry. L'artiste, malade avait participé au vernissage et devait décéder quelques mois plus tard. En recherchant sa sépulture, un autre nom m'a retenu, celui de Bruno Périni, 1925-1996, peintre dont j'apprécie le travail et dont j'ignorai le lieu de repos. Comme leurs noms l'indiquent, ils étaient d'origine italienne et pour clore ce billet je fais appel à Mario-Rigoni Stern, 1921-2008, qui nous conte si bien ses visites, à une autre saison, au cimetière de son village, Asagio, en Vénitie.
« Quand on accompagna ma mère au cimetière, c’était aussi un jour de printemps éclatant : les prés étaient verts et pleins de fleurs ; très haut dans le ciel, les alouettes chantaient, et quatre gardes-chasse en uniforme portaient le cercueil. Sur sa tombe, tant que je le peux, je fais pousser des roses, des fleurs de pourpier ou des violettes : les fleurs qu’elle aimait. De tous ses enfants, j’avais été celui qui lui avait donné le plus de souci car j’avais été le plus exposé aux dangers de la guerre et de la montagne.
Se promener dans le cimetière un jour de printemps n’est pas pénible ; cela procure une douce mélancolie et permet de retrouver des souvenirs. Non pas des mauvais souvenirs, déplaisants, ou du ressentiment, de la rancœur pour des torts que l’on a éventuellement subis, mais des noms et des silhouettes de parents, d’amis, de personnes du même âge, de connaissances, de gens du pays. Des histoires, même éloignées dans le temps, que l’on a entendu raconter ou lues, remontent à la mémoire. Chaque fois, je me répète que je connais mieux les personnes qui sont là que celles qui vivent actuellement dans le bourg.
Au printemps, cela fait même du bien de passer des heures à marcher lentement dans notre cimetière, même si nos ancêtres reposent sous le pavement de la place devant l’église, et nos aïeux, derrière l’abside, sur la colline, désormais Parc du Souvenir. Nos trépassés, je les connaissais seulement grâce aux souvenirs transmis par ceux qui les avaient gardés. Mais à qui cela importe-t-il maintenant ? À un vieil homme comme moi, qui va perdre la mémoire ?
Je salue la maîtresse d’école Elisa : elle m’a appris à lire et à écrire ; je salue l’abbé Giovanni qui m’enseignait la grammaire et le calcul, puis mon bisaïeul, avocat, grand patriote pendant la Révolution de 1848, et, bien sûr, mon grand-père Toni de haute stature, et ma grand-mère Neni : avant de mourir, elle me sourit et me dit “ciao”. Je salue mon oncle médecin : il aimait plaisanter avec moi et, dans mon enfance, il me guérit de l’habitude de boire du vin, que les domestiques m’avaient donnée en cachette, puis l’abbé Antonio, l’oncle de mon grand-père, qui donnait aux pauvres tous les revenus de sa riche paroisse et mourut sur la paille.
Je salue aussi, évidemment, mon père et ma mère, l’un près de l’autre, et mes frères qui m’ont précédé. Et les amis. Qu’ils sont nombreux ! Camarades de classe et de jeux, petites filles avec qui j’allais à la chasse aux papillons ! Et le garde-champêtre qui nous faisait déguerpir quand nous devenions trop envahissants dans la rue. Champions de ski et hommes de chez nous, partis dans la montagne récupérer du matériel de guerre, et tués par les obus qu’ils voulaient revendre. Bûcherons, paysans, maçons, sculpteurs, commerçants, artisans, et tant d’autres, rangée après rangée, carré après carré : tous gens de notre pays que j’avais connus dans leur vieillesse quand j’étais enfant ; nés autrichiens sous le règne de François-Joseph, mais morts italiens sous Victor-Emmanuel III. Comme dans l’Anthologie de Spoon River. Ceux que je ne connais pas ont des noms qui ne sont pas de notre région : ils sont venus ici avec les guerres ou après, pour des raisons que j’ignore.
Les merles font leurs nids sur les arbres autour du cimetière et, en cette saison, arrivent toujours aussi les coucous. J’ai envie de dire : ils annoncent le printemps également aux défunts, mais on sait bien que ce n’est pas possible : les défunts n’ont pas de contact avec notre monde. Mais j’aime penser qu’il en est ainsi : que le printemps soit aussi pour vous ! Que vos tombes se couvrent de fleurs ! »
Une illustration du livre, Le Petiou, par Bruno Périno.

lundi 25 avril 2011

Signes de printemps.

Le printemps dit toujours beaucoup de choses, comme le veut la tradition populaire. Mais, pour ce qui est de la Saint-Marc, le 25 avril, vous pouvez être sûrs que les hirondelles ne manqueront pas à l’appel. Le 23 ou le 24 elles enverront une patrouille de reconnaissance pour voir si tout est en ordre ; elles viendront à trois, voleront autour du clocher et au-dessus de la maison au toit de tuiles romaines, celle que la guerre a épargnée, et le soir même elles retourneront vers la plaine où se trouvent les châteaux et les anciennes murailles, où leurs compagnes les attendent. Le 25, elles reviendront là où elles sont nées : les trois premières avec un gros détachement, et à l’heure du crépuscule elles exécuteront inlassablement leur jeu ultra-rapide : en effleurant le toit des maisons si la pression atmosphérique est basse, ou au contraire au-dessus du clocher et de la coupole, dans le ciel profond, si elle est haute. Voici comment jouent les hirondelles : un groupe en poursuit un autre et quand un martinet du groupe poursuivi, se détachant des autres et faisant un brusque virage, réussit à couper l’espace entre les deux groupes, les parties s’inversent ; les poursuivants deviennent les poursuivis. Dans mon enfance, je m’installais sur un toit pour les observer et ensuite nous faisions le même jeu sur la route (comme ç’aurait été beau de le faire dans le ciel) et on appelait ça jouer à coupe ! Mais le matin du 25 avril, on entendra toujours au-dessus des trilles de l’alouette et des flûtes de la vendangette l’appel qui réveillera définitivement le bois : le chant du coucou. Et jusqu’aux chevreuils, paissant derrière le hameau, qui se réjouiront. En avril 1945, j’étais dans un Lager et j’avais entendu le coucou chanter dans les bois de Gratz ; ensuite, dans les décombres d'un bombardement, un vieux habillé en chasseur m’avait murmuré : ― N'attends personne, mon ami. Rentre chez toi ! File ! C’est aussi pour cela que chaque année j’attends impatiemment le chant du coucou qui, ce jour lointain, aura sans doute également réjoui mes camarades de jeu et d’école devenus partisans, attendant le signal dans le Bois-Noir. Bref, à chaque printemps, les hirondelles pour mon enfance heureuse et le coucou pour le jour de l’espoir sont pour moi des signes de toujours. En effet, si nous n’avons pas d’espérance, à quoi bon vivre ? Alors aujourd’hui où l’air s'est enfin adouci et où la lune est bonne, j’ai mis dans la terre en amour les premières semences de légumes et j'ai sorti mes pots de géranium. À l’heure la plus chaude, j'ai discrètement rendu visite aux maisons des abeilles [...] Ce jour-là, les abeilles étaient tranquilles mais actives. Les diligentes reines, suivies d’un petit groupe de servantes qui tentaient de les soustraire à mes regards, déposaient leurs œufs dans des cellules bien nettoyées ; d’autres œufs étaient en voie de développement et, sur les rayons les plus centraux, les larves étaient en train de se transformer en nymphes et en abeilles. Les couvées étaient toutes féminines, bien distribuées, et il n’y avait pas encore de cellules avec des faux-bourdons. Il n’y avait pas non plus de parasites, et le plancher des ruches semblait bien sec ; des restes de cire et des fragments d’opercules avaient été accumulés dans les angles situés au sud-ouest : le premier jour de chaleur, je ferai le ménage. Bref, tout cela voulait dire qu'elles avaient été bien protégées pendant l’hiver et que, même s’il avait été dur et long, elles l’avaient bien supporté. Maintenant que les chatons des saules, de bouleau et de noisetier sont d’abondants producteurs de pollens et les bruyères de nectar, il n’y a pas de problème ; la blancheur sur le vert nouveau des prés ne vient pas de la neige mais de la floraison des crocus. [...] Ainsi, chez nous, le printemps est arrivé, et paraphrasant Anna Achmatova j’ai envie de dire : Le vent pur berce les sapins, je ne sens plus le froid de l'hiver la neige pure recouvre les montagnes ma terre se réveille.

Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, La fosse aux ours, 2001, pp. 76-77-78-79. Traduit de l’italien par Monique Baccelli.

mercredi 18 juin 2008

Hommage à Mario Rigoni Stern.

Mario Rigoni Stern, au col du Petit Saint-Bernard lors d'une journée organisée par la FACIM, Fondation pour l'Action Culturelle Internationale en Montagne, présidée par Hervé Gaymard.


Un beau texte de cet écrivain qui vient de nous quitter et que je vous invite à découvrir ou à relire.

« Quand on accompagna ma mère au cimetière, c’était aussi un jour de printemps éclatant : les prés étaient verts et pleins de fleurs ; très haut dans le ciel, les alouettes chantaient, et quatre gardes-chasse en uniforme portaient le cercueil. Sur sa tombe, tant que je le peux, je fais pousser des roses, des fleurs de pourpier ou des violettes : les fleurs qu’elle aimait. De tous ses enfants, j’avais été celui qui lui avait donné le plus de souci car j’avais été le plus exposé aux dangers de la guerre et de la montagne.
Se promener dans le cimetière un jour de printemps n’est pas pénible ; cela procure une douce mélancolie et permet de retrouver des souvenirs. Non pas des mauvais souvenirs, déplaisants, ou du ressentiment, de la rancœur pour des torts que l’on a éventuellement subis, mais des noms et des silhouettes de parents, d’amis, de personnes du même âge, de connaissances, de gens du pays. Des histoires, même éloignées dans le temps, que l’on a entendu raconter ou lues, remontent à la mémoire. Chaque fois, je me répète que je connais mieux les personnes qui sont là que celles qui vivent actuellement dans le bourg.
Au printemps, cela fait même du bien de passer des heures à marcher lentement dans notre cimetière, même si nos ancêtres reposent sous le pavement de la place devant l’église, et nos aïeux, derrière l’abside, sur la colline, désormais Parc du Souvenir. Nos trépassés, je les connaissais seulement grâce aux souvenirs transmis par ceux qui les avaient gardés. Mais à qui cela importe-t-il maintenant ? À un vieil homme comme moi, qui va perdre la mémoire ?
Je salue la maîtresse d’école Elisa : elle m’a appris à lire et à écrire ; je salue l’abbé Giovanni qui m’enseignait la grammaire et le calcul, puis mon bisaïeul, avocat, grand patriote pendant la Révolution de 1848, et, bien sûr, mon grand-père Toni de haute stature, et ma grand-mère Neni : avant de mourir, elle me sourit et me dit “ciao”. Je salue mon oncle médecin : il aimait plaisanter avec moi et, dans mon enfance, il me guérit de l’habitude de boire du vin, que les domestiques m’avaient donnée en cachette, puis l’abbé Antonio, l’oncle de mon grand-père, qui donnait aux pauvres tous les revenus de sa riche paroisse et mourut sur la paille.
Je salue aussi, évidemment, mon père et ma mère, l’un près de l’autre, et mes frères qui m’ont précédé. Et les amis. Qu’ils sont nombreux ! Camarades de classe et de jeux, petites filles avec qui j’allais à la chasse aux papillons ! Et le garde-champêtre qui nous faisait déguerpir quand nous devenions trop envahissants dans la rue. Champions de ski et hommes de chez nous, partis dans la montagne récupérer du matériel de guerre, et tués par les obus qu’ils voulaient revendre. Bûcherons, paysans, maçons, sculpteurs, commerçants, artisans, et tant d’autres, rangée après rangée, carré après carré : tous gens de notre pays que j’avais connus dans leur vieillesse quand j’étais enfant ; nés autrichiens sous le règne de François-Joseph, mais morts italiens sous Victor-Emmanuel III. Comme dans l’Anthologie de Spoon River. Ceux que je ne connais pas ont des noms qui ne sont pas de notre région : ils sont venus ici avec les guerres ou après, pour des raisons que j’ignore.
Les merles font leurs nids sur les arbres autour du cimetière et, en cette saison, arrivent toujours aussi les coucous. J’ai envie de dire : ils annoncent le printemps également aux défunts, mais on sait bien que ce n’est pas possible : les défunts n’ont pas de contact avec notre monde. Mais j’aime penser qu’il en est ainsi : que le printemps soit aussi pour vous ! Que vos tombes se couvrent de fleurs ! »

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Traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini.