Affichage des articles dont le libellé est Jean Proal. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Proal. Afficher tous les articles

dimanche 28 octobre 2012

Première neige.



On avait beau le voir venir - chaque matin la gelée blanche et ce coupant de l'air et, là-haut, la neige descendue chaque nuit un peu plus bas - on avait beau l'espérer, il nous surprenait toujours. Un matin, la neige était là. La gelée, l'aigu de l'air, les cimes enneigées, ce n'est pas l'hiver ; l'hiver c'est le premier réveil sous la neige.
On s'est couché la veille comme tous les soirs, sans un pressentiment. On a dormi d'un sommeil sans ride, comme toutes les nuits. Ce matin-là, c'est le silence qui vous réveille. Et peut-être la qualité changée du jour qui entre dans la chambre.
Le bruits du petit matin - un coq qui chante dans l'étable voisine, et un autre lui répond, très loin - un chien qui aboie - un raclement de chaîne sur une mangeoire - un cri encore ensommeillé qui commande une jument encore endormie - une porte qui bat - ces bruits, on ne savaient pas qu'ils existaient. Ce matin, leur absence nous réveille.
Le jour naissant - le jour vert des prés et des arbres, le jour bleu du ciel - on ne le voyait jamais emplir la fenêtre, dessiner les carreaux. Ce matin, une lueur venue de la terre, une lumière blanche de verre dépoli, confuse et pâle, vous a ébloui sous vos paupières.
Rien n'a bougé encore dans la chambre voisine où dorment les parents : ils ne savent donc pas que c'est la neige, la première neige ! Ils n'ont pas vu alors, deviné ce bourrelet bleu sur l'appui de la fenêtre, et ce jour blanc qui monte ! Tremblant d'impatience, j'ai sauté du lit, je me suis vêtu. Sans bruit j'ai ouvert la porte.
Elle est là, plus belle que blanche, plus épaisse que je n'osais la rêver. Une neige du début de l'hiver : sèche et fine, et plus gonflante qu'un duvet. Sur le balcon, devant la porte, elle arrive à la hauteur du seuil. Elle met mon lit de plain-pied avec le miracle. La balustrade de bois souligne en noir la barrière candide. Les façades, les branches, les troncs, tout ce qui  - hier - était le monde, ne semble être aujourd'hui que le trait de force, le contour dessiné d'un monde devenu soudain plus subtil : celui d'un conte de fées en duvet de neige.

Jean Proal - Extrait de Suite montagnarde - Ed. de l'Envol

vendredi 18 mars 2011

Printemps des poètes*******

L'amour, le miel.
J'ai poussé du pied la porte qui s'ouvrait sur la salle de classe. Je me suis approché du bureau de la maîtresse, lentement, doucement, comme si un geste brusque ou un bruit eussent risqué de dissoudre le tendre fantôme. Derrière la table grossière, mais adoucie par la patine d'un long servie, sur la chaise de paille, ma mère continuait une leçon commencée il y a cinquante ans. très droite, ses cheveux fauves éclairés d'argent fluide, ses yeux gris éclairés d'or mobile, ses douces lèvres entrouvertes, elle scandait à petits coups de règle silencieux la psalmodie d'une lecture en chœur. Par la fenêtre ouverte un gros bourdon noir et jaune vient d'entrer, et la salle de classe s'emplit de la chanson de ses ailes. Le même bourdon qu'autrefois. Les dix têtes tondues de frais se sont relevées au même moment. Les vingt yeux noirs pétillent de la même malice et, là-haut, sur la table magistrale, la règle a tapé un coup sec. Mais j'ai eu le temps de percevoir un intervalle entre l'irruption du bourdon et le coup de règle. J'ai eu le temps de voir les yeux gris suivre une seconde le vol bruyant de la bête. J'ai vu le tendre regard voleter vers la fenêtre ouverte, vers le jour blond des prés. Et j'ai eu le temps de surprendre, posé sur moi, un regard dont je sais maintenant qu'il était un peu complice. Le bourdon est parti, raide comme une balle, laissant la classe déserte avec ses bans vides et son bureau silencieux où les taches d'encre rouge d'autrefois me disent encore le porte-plume de bois blanc, la longue main à la peau si fragile qu'elle semblait transparente, la frêle épaule et le doux visage penché.
Jean Proal, in, L'or de vivre. Editions de l'Envol, 1996.